Humanités Environnementales : la nature comme acteur et interlocuteur

Responsables scientifiques :  Florent Kohler / José Serrano

Calendrier prévisionnel des réunions 2019-2020 :

  • Vendredi 11 octobre à Orléans
  • Vendredi 6 décembre à Tours
  • Vendredi 24 janvier 2020 à Orléans
  • Vendredi 3 avril 2020 à Tours
  • Vendredi 5 juin 2020 à Orléans

Cet axe propose d’articuler différentes approches autour d’un pivot : la nature comme acteur pourvu, entre autres, d’une valeur intrinsèque, une valeur qui ne repose donc pas uniquement sur des critères utilitaristes ou anthropocentrés (Larrère & Larrère, 2015). La nature et toutes ses composantes, par elle-même, pour elle-même (Milton 2003), mais aussi comme interlocuteur, partie prenante d’une relation multiforme, qui nous pousse à invoquer, plutôt que l’expression « interaction homme/nature », celle de « complexe biosocial », empruntée à John Baird Callicott (Callicott 2013). Nous nous inscrivons dans la logique de l’écologie de la réconciliation (Miller, 2006).

L’état de dégradation de la planète confine à la crise de civilisation.  Face à cela, l’humanité oscille entre deux attitudes :

– d’un côté, des projets de société qui proposent de poursuivre la voie actuelle, en diminuant autant que faire se peut notre empreinte, sans sacrifier les bases du système fondé sur une croissance ininterrompue et une consommation sans limite des ressources planétaires ;

– de l’autre une société civile émergente qui propose d’autres modèles de vie, fondés sur la sobriété, la solidarité, un lien au territoire construit comme lieu de socialité et d’une société produisant et consommant localement, soucieuse de l’empreinte qu’elle laissera sur terre (Latouche 2006 ; Rabhi 2014). Ces propositions reposent souvent sur des exemples présents ou passés de populations indigènes ou traditionnelles, celles dont les pratiques environnementales ont prouvé leur résilience et leur viabilité (Kopenawa 2010 ; Caillon et al. 2017).

Mieux encore : des acteurs de la société civile – la plus emblématique étant à l’heure actuelle Greta Thunberg – se mobilisent pour inciter les décideurs à agir contre le réchauffement climatique, par des mobilisations ou des recours en justice (par exemple l’affaire Juliana vs United States – UN Environment Program 2017 -, ou le Tribunal Monsanto), ou occupent des lieux voués à des projets d’infrastructure pour protéger des espaces naturels ou agricoles, devenus « Zones à Défendre » (Vidalou 2017).

Enfin, une jurisprudence émerge, dans différents pays, qui reconnaît à la nature des droits fondamentaux (Wooley 2014). La Nouvelle Zélande (Te Urewara), la Colombie, et de manière moins effective la Bolivie ou l’Equateur (Knauß 2018), intègrent dans leur Constitution ou leur législation des freins aux activités humaines en invoquant la valeur intrinsèque de la nature et son statut de personne juridique. En France même, le concept de « solidarité écologique » inscrit dans la loi Biodiversité de 2016 présente un potentiel remarquable comme principe générateur de législation (Mathevet et al. 2018).

Malgré l’urgence qu’il y a à repenser notre rapport au vivant (Leopold 1995), les sciences humaines et sociales tendent à déléguer aux sciences de la nature le soin de chercher des solutions et de pallier l’incurie des politiques et preneurs de décision. Nombre de chercheurs en SHS estiment que leur rôle n’est pas de considérer la nature en tant que réalité  mais en tant qu’objet culturel ou représentation. C’est ainsi que les ouvrages portant sur les « récits » ou narratives (de l’anthropocène, du changement climatique…) se multiplient sans pourtant être opératoires, car se situant hors du domaine de l’action (Bonneuil & Fressoz 2013 ; Latour 2015).

Pourtant, l’exemple déjà cité des sciences et pratiques juridiques, élaborant de manière dispersée un droit de l’environnement renforcé (May & Daly 2015 ; Conca & Dabelko 2018), mais aussi l’anthropologie de la natures’attaquent de front à la question de la nature comme personne morale, de ses interactions non seulement symboliques, mais aussi symbiotiques avec les sociétés humaines (Descola 2005 ; Berkes 2012 ; Kohn 2013)

Du côté de la philosophie, la pensée du risque (Jonas 2007), de la responsabilité (Beck 2001) ou de la catastrophe (Anders 2006), tendent également à considérer la nature non seulement comme un interlocuteur, mais aussi comme condition de l’humanité, faisant ainsi des enjeux de conservation une priorité sur toute autre préoccupation. Plus récemment, le concept de « négociation » (Morizot 2016) traduit la possibilité de dialoguer avec la nature et ses composantes pour créer les conditions de la coexistence.

De même, la notion « d’histoire naturelle de l’homme » permet de reconsidérer notre parcours sous l’angle de la destruction des milieux ayant accompagné le développement des sociétés complexes (Durand 2019), ou, comme le fait Jared Diamond (2006), de décrire comment les civilisations qui enfreignent les limites imposées par leur environnement  s’effondrent à tout coup.

Certains économistes proposent quant à eux des systèmes vertueux tenant compte des limites biophysiques de la planète, par exemple Georgescu-Roegen (Missemer 2015), en se fondant sur les lois de la thermodynamique. Quant aux géographes, aménageurs et urbanistes, ils jouent un rôle crucial dans la transformation de bâtiments ou de villes entières en organismes vivants, dans la résolution de conflits ou compétition d’usage, mais aussi dans la réalisation des schémas de cohérence écologiques, doublant les infrastructures humaines par des corridors, trames ou infrastructures vertes et bleues.

Les Lettres (Simon & Schaffner 2019), Arts, Cinémas ou Bandes dessinées s’interrogent sur l’avenir de l’humanité dans un monde désolé, ou inventent des civilisations non destructrices, où l’humain est perçu comme un rouage parmi d’autres dans des systèmes naturels garants de toute vie. Le « retour à la nature » devient, non plus le signe d’une rétrogradation, mais d’expérience vitale, comme exposé par Thoreau ou des expériences de vie solitaire au sein de la nature. Ces approches esthétiques font une large place à l’émerveillement, comme en témoignent l’exposition « nous les arbres » (juillet-septembre 2019) à la Fondation Cartier.

Longtemps inhibés, faute de concepts et méthodologie adaptées, une étape a été franchie grâce à l’émergence du concept d’Humanités Environnementales (Blanc et al. 2019), un concept aux multiples dimensions. Chacune selon sa méthode, les disciplines fragmentées se retrouvent dans ce champ disciplinaire émergent. Les SHS sont désormais impliquées dans les évaluations internationales portant sur le climat, les océans, la biodiversité écosystémique et spécifique (GIEC, IPBES, IAASTD). Les participants sont motivés en grande partie par leurs propres interrogations sur l’avenir de l’homme et le poids de nos choix de société.

Les membres sont animés d’une même conviction : les SHS ne peuvent plus se contenter de « penser » le changement climatique ou l’érosion de la biodiversité. Elles doivent se mobiliser afin de trouver des formes d’action, à quelque niveau que ce soit.

Bibliographie sommaire

  • Anders, Günther. « Dix thèses pour Tchernobyl. » Ecologie & politique 1 (2006): 169-177.
  • Beck, Ulrich. La Société du Risque: sur la voie d’une autre modernité. Paris, Aubier 2001.
  • Berkes, Fikret. Sacred ecology. Routledge, 2012.
  • Blanc G., Demeulenaere É, Feuerhahn W., Humanités environnementales, enquêtes et contre-enquêtes, Editions de la Sorbonne, 2019
  • Bonneuil, Christophe, and Jean-Baptiste Fressoz. L’événement Anthropocène: la Terre, l’histoire et nous. Seuil, 2013.
  • Caillon S, Cullman G, Verschuuren B, Sterling EJ. 2017. Moving beyond the human–nature dichotomy through biocultural approaches: Including ecological well-being in resilience indicators. Ecology and Society 22(4): 27.
  • Callicott, J. Baird. Thinking like a planet: The land ethic and the earth ethic. Oxford University Press, 2013.
  • Conca, Ken, and Geoffrey D. Dabelko, eds. Green Planet Blues: Critical Perspectives on Global Environmental Politics. Routledge, 2018.
  • Descola, Philippe. Par-delà nature et culture. Editions Gallimard, 2015.
  • Diamond, Jared. Effondrement: comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie. Vol. 10. Paris: Gallimard, 2006.
  • Durand, Stéphane. 20000 ans: ou la grande histoire de la nature. Éditions Actes Sud, 2018.
  • Jonas, Hans. Le principe responsabilité. Les éditions CEC, 2007.
  • Knauß, S. 2018. Conceptualizing Human Stewardship in the Anthropocene: The Rights of Nature in Ecuador, New Zealand and India. Journal of Agricultural and Environmental Ethics 1-20.
  • Kohn, Eduardo. How forests think: Toward an anthropology beyond the human. Univ of California Press, 2013.
  • Kopenawa, Davi, Bruce Albert. La chute du ciel: paroles d’un chaman Yanomami. Paris: Plon, 2010.
  • Latouche, Serge. Le pari de la décroissance. Fayard, 2006.
  • Latour, Bruno. Face à Gaïa: huit conférences sur le nouveau régime climatique. La découverte, 2015. (voir aussi : Politiques de la nature, 1999)
  • Larrère, C. et R. Larrère Penser et agir avec la nature : une enquête philosophique. La découverte: 2015
  • Leopold, Aldo. Almanach d’un comté des sables; suivi de, Quelques croquis. Flammarion, 1995.
  • Mathevet, Raphaël, François Bousquet, Catherine Larrère, and Raphaël Larrère. « Environmental Stewardship and Ecological Solidarity: Rethinking Social-Ecological Interdependency and Responsibility. » Journal of Agricultural and Environmental Ethics 31, no. 5 (2018): 605-623.
  • May, James R., and Erin Daly. Global environmental constitutionalism. Cambridge University Press, 2015.
  • Milton, Kay. Loving nature: towards an ecology of emotion. Routledge, 2003.
  • Miller, J. R. (2006). Restoration, reconciliation, and reconnecting with nature nearby. Biological Conservation, 127(3), 356-361.
  • Missemer, Antoine. Nicholas Georgescu-Roegen, pour une révolution bioéconomique: Suivi de De la science économique à la bioéconomie par Nicholas Georgescu-Roegen. ENS Éditions, 2015.
  • Morizot Baptiste. Les Diplomates : cohabiter avec le loup dans les forêts de France et de l’esprit. Wildproject, 2016, 2918490555 (lien vers HAL).
  • Rabhi, Pierre. Vers la sobriété heureuse. Éditions Actes Sud, 2014.
  • Simon Anne, Schaffner Marin. Pourquoi l’animal nous a appris à lire. Marin Schaffner. Un sol commun. Lutter, habiter, penser, éditions Wildproject, 2019,Thoreau, Henry David. Walden. 1854. Ed. J. Lyndon Shanley. Princeton: Princeton University Press. 1971.
  • United Nations Environment Programme, The Status of Climate Change Litigation – A Global Review, Nairobi, May 2017.
  • Vidalou, Jean-Baptiste. Être forêts: habiter des territoires en lutte. Zones, 2017.
  • Woolley, Olivia. Ecological Governance. Cambridge University Press, 2014.

En savoir plus

Manifestations scientifiques