Invention et réinvention de la pensée et de l’action environnementale

Responsable scientifique :  Florent Kohler / José Serrano

Humanités Environnementales : la nature comme acteur et interlocuteur

NB : par « nature » nous entendons une entité à la fois matérielle (l’environnement) et spirituelle. Nous y incluons ses composantes : écosystèmes, paysages, animaux, végétaux… considérés ensemble ou séparément.

Cet axe est en cours de construction. Des réunions de concertation ont actuellement (mi-décembre 2018) ont actuellement lieu afin de définir le contour et les objectifs de l’axe.

 L’état de dégradation de la planète confine à la crise de civilisation.  Face à cela, l’humanité oscille entre deux attitudes :

  • d’un côté, des projets de société qui proposent de poursuivre la voie actuelle, en diminuant autant que faire se peut notre empreinte, sans sacrifier les bases du système fondé sur une croissance ininterrompue et une consommation sans limite des ressources planétaires ;
  • de l’autre une société civile émergente qui propose d’autres modèles de vie, fondés sur la sobriété, la solidarité, un lien au territoire construit comme lieu de socialité et d’une société produisant et consommant localement, soucieuse de l’empreinte qu’elle laissera sur terre. Ces propositions reposent souvent sur des exemples présents ou passés de populations indigènes ou traditionnelles, celles dont les pratiques environnementales ont prouvé leur résilience et leur viabilité.

Mieux encore : des acteurs de la société civile se mobilisent pour inciter les décideurs à agir contre le réchauffement climatique, par des mobilisations ou des recours en justice (par exemple Juliana vs United States, ou le Tribunal Monsanto), ou occupent des lieux voués à des projets d’infrastructure pour protéger des espaces naturels ou agricoles, devenus « Zones à Défendre ».

Enfin, une jurisprudence émerge, dans différents pays, qui reconnaît à la nature des droits fondamentaux. La Nouvelle Zélande (Te Urewara), la Colombie, et de manière moins effective la Bolivie ou l’Equateur, intègrent dans leur Constitution ou leur législation des freins aux activités humaines en invoquant la valeur intrinsèque de la nature et son statut de personne juridique. En France même, le concept de « solidarité écologique » inscrit dans la loi Biodiversité de 2016 présente un potentiel remarquable comme principe générateur de législation.

Malgré l’urgence qu’il y a à repenser notre rapport au vivant, les sciences humaines et sociales tendent à déléguer aux sciences de la nature le soin de chercher des solutions et de pallier l’incurie des politiques et preneurs de décision. Nombre de chercheurs en SHS estiment que leur rôle n’est pas de considérer la nature en tant que réalité  mais en tant qu’objet culturel ou représentation.

Pourtant, l’exemple déjà cité des sciences et pratiques juridiques, élaborant de manière dispersée un droit de l’environnement renforcé, mais aussi l’anthropologie de la nature, ou la sociologie des organisations/mobilisations, s’attaquent de front à la question de la nature comme personne morale, de ses interactions non seulement symboliques, mais aussi symbiotiques avec les sociétés humaines – comme dans les sociétés animistes -, des processus de décisions qui accélèrent ou ralentissent l’adoption de politiques environnementales, du local à l’international. Dans le champ de l’anthropologie encore, nous pouvons citer les multispecies ethnographies, approche qui monte en puissance aux Etats Unis.

Du côté de la philosophie, la pensée du risque, de la responsabilité ou de la catastrophe, tendent également à considérer la nature non seulement comme un interlocuteur, mais aussi comme condition de l’humanité, faisant ainsi des enjeux de conservation une priorité sur toute autre préoccupation. Les ouvrages dérangeants de Jared Diamond relatent une histoire naturelle de l’humanité qui enfreint les limites imposées par le milieu et s’effondre à tout coup.

Certains économistes proposent quant à eux des systèmes vertueux tenant compte des limites biophysiques de la planète (Georgescu-Roegen), en se fondant sur les lois de la thermodynamique. Quant aux géographes, aménageurs et urbanistes, ils jouent un rôle crucial dans la transformation de bâtiments ou de villes entières en organismes vivants, dans la résolution de conflits ou compétition d’usage, mais aussi dans la réalisation des schémas de cohérence écologiques, doublant les infrastructures humaines par des corridors, trames ou infrastructures vertes et bleues.

Chacune selon sa méthode, les disciplines fragmentées en champs disciplinaires opèrent leur mue vers une recherche déterminée par son objet. Les SHS sont désormais impliquées dans les évaluations internationales portant sur le climat, les océans, la biodiversité écosystémique et spécifique (IPBES). Les participants sont motivés en grande partie par leurs propres interrogations sur l’avenir de l’homme et le poids de nos choix de société. Longtemps inhibés, faute de concepts et méthodologie adaptées, une étape a été franchie grâce à quelques pionniers qui ont fait émerger le concept d’Humanités Environnementales, un concept aux multiples dimensions.

Les Lettres, Arts, Cinémas ou Bandes dessinées s’interrogent sur l’avenir de l’humanité dans un monde désolé, ou inventent des civilisations non destructrices (par exemple le film Avatar), où l’humain est perçu comme un rouage parmi d’autres dans des systèmes naturels garants de toute vie. Le « retour à la nature » devient, non plus le signe d’une rétrogradation, mais d’expérience vitale, comme exposé par Thoreau ou des expériences de vie solitaire au sein de la nature (voir également le film Into the Wild).

Comment penser, sur la base de quels modèles, des alternatives à notre projet actuel de civilisation ? Quels modèles passés ou présents pourraient servir de support pour repenser l’humanité dans son rapport au vivant ?

Cet axe de recherche propose de fédérer des recherches autour d’un pivot : la nature comme acteur pourvu, entre autres, d’une valeur intrinsèque, une valeur qui ne repose donc pas uniquement sur des critères utilitaristes ou anthropocentrés. La nature et toutes ses composantes, par elle-même, pour elle-même, mais aussi comme interlocuteur, partie prenante d’une relation complexe avec les humains qui la vénèrent, la méprisent, la négligent.

Bibliographie sommaire

  • Anders, Günther. « Dix thèses pour Tchernobyl. » Ecologie & politique 1 (2006): 169-177.
  • Beck, Ulrich. La Société du Risque: sur la voie d’une autre modernité. Paris, Aubier 2001.
  • Berkes, Fikret. Sacred ecology. Routledge, 2012.
  • Callicott, J. Baird. « Non-anthropocentric value theory and environmental ethics. » American Philosophical Quarterly 21.4 (1984): 299-309.
  • Conca, Ken, and Geoffrey D. Dabelko, eds. Green Planet Blues: Critical Perspectives on Global Environmental Politics. Routledge, 2018.
  • Descola, Philippe. Par-delà nature et culture. Editions Gallimard, 2015.
  • Jonas, Hans. Le principe responsabilité. Les éditions CEC, 2007.
  • Kohn, Eduardo. How forests think: Toward an anthropology beyond the human. Univ of California Press, 2013.
  • Kopenawa, Davi, Bruce Albert. La chute du ciel: paroles d’un chaman Yanomami. Paris: Plon, 2010.
  • Latouche, Serge. Le pari de la décroissance. Fayard, 2006.
  • Latour, Bruno. Face à Gaïa: huit conférences sur le nouveau régime climatique. La découverte, 2015.
  • Larrère, C. et R. Larrère Penser et agir avec la nature : une enquête philosophique. La découverte: 2015
  • Leopold, Aldo. Almanach d’un comté des sables; suivi de, Quelques croquis. Flammarion, 1995.
  • May, James R., and Erin Daly. Global environmental constitutionalism. Cambridge University Press, 2015.
  • Rabhi, Pierre. Vers la sobriété heureuse. Éditions Actes Sud, 2014.
  • Thoreau, Henry David. Walden. 1854. Ed. J. Lyndon Shanley. Princeton: Princeton University Press. 1971.
  • United Nations Environment Programme, The Status of Climate Change Litigation – A Global Review, Nairobi, May 2017.
  • Woolley, Olivia. Ecological Governance. Cambridge University Press, 2014.

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